Le CNESER rejette les statuts de la COMUE de Lyon

Le CNESER a rejeté les statuts de la COMUE de Lyon lors de leur examen du 24/11/2014 (26 contre, 12 pour, 9 abstentions).

La motion ci-dessous explicite la position très critique et largement majoritaire du CNESER sur les projets de COMUE.

Motion sur les COMUE – CNESER plénier du 24 novembre 2014

Le 24 novembre 2014, le ministère présente au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) une quatrième vague de projets de décrets mettant en place les statuts de communautés d’universités et d’établissements (COMUE), soit près de six mois après la date limite supposée fixée par la loi.

Il est temps d’examiner pourquoi et d’en tirer les enseignements

Des personnels et des étudiants mis au pied du mur Les conditions dans lesquelles le CNESER est sollicité sont d’ailleurs révélatrices de la précipitation et de l’absence d’association des personnels et étudiants avec lesquelles ces projets sont élaborés. A chaque séance, depuis juillet, des statuts ont retirés de l’ordre du jour, jusque pendant la séance, le ministère découvrant à la dernière minute que la totalité des établissements concernés n’a pas été consultée. Le CNESER demande que des conditions sereines d’association des personnels et étudiants, secoués de toute part, soient rétablies. La course effrénée au PIA2 ne peut être le seul horizon d’une recomposition concurrentielle de l’ESR.

Une telle mutation nécessite au préalable des ressources pour engager positivement l’avenir Dans la situation budgétaire extrêmement difficile que connaissent déjà les établissements universitaires et les organismes de recherche, les COMUE, en ajoutant un étage supplémentaire aux structures existantes, vont générer complexité accrue et surcoûts et risquent de vider encore un peu plus les établissements de personnels administratifs déjà insuffisants pour répondre à la surcharge résultant des RCE.

Le service public national d’Enseignement Supérieur et de Recherche mis à mal Les projets de COMUE dessinent un paysage désolé, morcelé et territorialisé de l’ESR, dicté seulement par le calendrier des consultations locales, ne permettant aucunement une vision globale. Le CNESER dénonce une déstabilisation des fragiles équilibres établis dans une période dramatiquement difficile pour le service public d’ESR et ses personnels depuis 10 ans.

Le CNESER ne peut se satisfaire du rôle qu’on lui fait jouer

Il demande qu’une réflexion d’ensemble puisse être conduite, assurant un aménagement équilibré du territoire et l’égalité des conditions d’accès à l’enseignement supérieur. Cela nécessite que l’examen des projets de COMUE, incluant une étude du surcoût induit, soit reporté à une date où il pourra être fait globalement, à un stade où tous les projets seront disponibles après validations avérée par les instances des établissements concernés.

24 pour, 16 contre, 1 abs, 1 NPPV

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Appel à des états généraux des sciences sociales critiques

Vendredi, 17 Octobre, 2014
Texte collectif. « Travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination ».

Les dominants, qui ne trouvent rien à redire au monde tel qu’il est, ont partie liée avec « le bon sens » qui dit que ce qui est doit être et ne saurait être autrement. Le bon sens des dominants accrédite, par exemple, la confusion banale entre nature et culture, entre ordre social et ordre naturel. Ainsi l’idéologie du don prétend-elle rendre compte des inégalités scolaires par des inégalités « naturelles » (de « talent » ou de patrimoine génétique). C’est le même genre de croyance qui soutient les mobilisations en faveur de la famille traditionnelle supposée, elle aussi, « naturelle ». Et c’est encore le même bon sens qui s’efforce de faire passer les axiomes du capitalisme néolibéral – la recherche du profit maximum, les bienfaits de la concurrence libre et non faussée, l’incapacité économique de l’État, etc. – pour un horizon « rationnel » indépassable. Exercer le pouvoir symbolique, c’est amener les dominés à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et convaincre ceux qui en douteraient qu’il n’y a pas d’alternative. Déclinée sous diverses formes, la doxa néolibérale est aujourd’hui hégémonique dans l’arène politique et dans l’univers médiatique. Dans le champ intellectuel, comme dans les programmes scolaires, elle gagne du terrain et c’est une des raisons pour lesquelles l’ordre règne…

A contrario, c’est aussi une raison pour appeler les sciences sociales critiques à tenter de se faire entendre. Tolérables dans la mesure où elles étudient des objets sans grande importance, encensées quand elles ménagent et aménagent l’ordre établi, les sciences sociales, dès lors qu’elles dévoilent des choses cachées ou refoulées à propos de l’ordre social (« il n’y a de science que de ce qui est caché ») se voient récuser leur prétention à être des sciences comme les autres. C’est ainsi que tout énoncé qui contredit les idées reçues est exposé au soupçon de parti pris idéologique. C’est aussi pourquoi les sciences sociales sont de plus en plus exposées à l’hétéronomie par les pressions externes (matérielles et institutionnelles) et par la concurrence interne entre chercheurs (les plus hétéronomes ayant, par définition, plus de chances de s’imposer contre les plus autonomes en s’ajustant à « la demande étatique » et en se soumettant à la logique de l’applaudimètre ou de l’Audimat).

Mais si l’autonomie est une condition nécessaire de la scientificité des sciences sociales, le confinement entre pairs neutralise leur portée virtuelle. Le dévoilement des mécanismes et des stratégies de domination peut, en effet, contribuer à les contrecarrer, en libérant les forces potentielles de résistance et de refus neutralisées par la méconnaissance. C’est ainsi que contre « la vertu scientifique mal comprise qui interdit à l’homo academicus de se mêler aux débats plébéiens du monde journalistique et politique » et sans céder pour autant aux illusions de la logothérapie, Bourdieu en était venu à appeler à « une politique d’intervention dans le monde social qui obéisse, autant que possible, aux règles en vigueur dans le champ scientifique ». Ce genre d’engagement implique un double devoir de « réflexivité » et de « scientificité ». La réflexivité passe par la critique de l’autorité intellectuelle comme arme politique, par le contrôle du biais scolastique et par la vigilance à l’égard de la propension au « radicalisme de campus ». Quant au devoir de scientificité, en un temps où la loi fixe comme objectif à la science de se mettre au service de la compétitivité de l’économie (i.e. de l’accroissement des dividendes), il impose d’abord la défense de l’autonomie et du professionnalisme, mais il implique aussi le renoncement à l’essayisme et au prophétisme de l’intellectuel à l’ancienne, présent sur tous les fronts et supposé omniscient. D’où la nécessité, pour pallier la division du travail scientifique et conjurer les facilités de l’essayisme, de la construction d’un intellectuel collectif dont les fonctions sont à la fois négatives (critiques) et positives (constructives). Côté critique, il s’agit de travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination qui s’arment le plus souvent de l’autorité de la science (celle à prétention scientifique des « experts »). Côté constructif, il s’agit de créer, contre le volontarisme irresponsable et le fatalisme scientiste, les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes s’appuyant sur la connaissance du probable pour faire advenir le possible.

Mais il s’agit aussi et peut-être surtout de surmonter les multiples obstacles à la diffusion des sciences sociales critiques : les difficultés et les lenteurs de leur élaboration qui font qu’elles arrivent presque toujours après la bataille, leur complexité inévitable qui dissuade les plus démunis de s’y risquer, les résistances qu’opposent les idées reçues et les convictions premières, mais aussi les obstacles matériels de toutes sortes (à commencer par ceux auxquels sont aujourd’hui confrontées les maisons d’éditions et les librairies indépendantes) ou les obstacles institutionnels (comme certaines réformes des programmes de lycée), etc. En appelant à des états généraux des sciences sociales critiques, le 6 décembre prochain à la Bourse du travail (3, rue du Château-d’Eau, Paris 10e, métro République), il s’agit à la fois de confronter des expériences et des travaux issus de disciplines distinctes, de traditions théoriques et méthodologiques diverses, d’identifier des lacunes et des priorités, de partager ce qui peut l’être pour tenter de sortir ensemble de la quasi-clandestinité où les sciences sociales critiques sont aujourd’hui confinées et d’interpeller ainsi ce que « le bon sens » (« la chose du monde la mieux partagée ») tient pour des évidences.

Nous ne pourrons le faire qu’ensemble, enseignants, chercheurs, syndicalistes, éditeurs, libraires, journalistes, et toux ceux qui se sentent concernés. Nous voulons le faire ensemble. Nous allons le faire ensemble.

Savoir/Agir, Champ libre aux sciences sociales, 
Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique, l’Homme et la Société, etc.

signataires

660 directeurs de labo écrivent à Hollande

L’Elysée vient de recevoir un courrier signé de 660 directeurs de laboratoires de la recherche publique. Ils lui demandent un rendez-vous. Mais précisent d’emblée le fond de leur pensée et le sujet dont ils souhaitent s’entretenir avec le Président de la République: l’emploi scientifique, surtout celui des jeunes chercheurs et ingénieurs, et le financement de leurs laboratoires. Cette lettre résulte d’une consultation engagée par le Comité national de la recherche scientifique à la suite de sa réunion plénière de juin dernier sur l’emploi dans les laboratoires. Le fait que plus de 600 directeurs de laboratoire l’aient signé montre que son contenu est très largement soutenu par les cadres de notre système de recherche public. (la suite)

Ils ont choisi l’ignorance

Dans cette lettre, des scientifiques de plusieurs pays européens montrent que, malgré l’hétérogénéité des situations que connait la recherche scientifique dans chacun de leurs pays, les politiques destructrices qui y sont suivies présentent de fortes similitudes. Cette analyse critique, publiée simultanément à Nature et dans de nombreux journaux en Europe, est un appel lancé aux décideurs politiques pour qu’ils corrigent leur cap, un appel aux scientifiques et aux citoyens, pour la défense du rôle essentiel de la science dans la société.

Les responsables politiques d’un nombre croissant d’Etats Membres et de l’Union européenne ont totalement perdu le sens de la réalité de ce qu’est la recherche.

Ils ont choisi d’ignorer le caractère déterminant de la contribution d’une recherche forte à l’économie, un fait particulièrement important pour les pays les plus sévèrement frappés par la crise économique. Au lieu de quoi ils ont imposé des coupes budgétaires drastiques dans la Recherche et le Développement (R&D), ce qui augmente la vulnérabilité à court et moyen terme de ces pays. Ceci s’est fait sous le regard approbateur des institutions Européennes, plus soucieuses de la bonne application des mesures d’austérité que du maintien ou de l’amélioration des infrastructures de R&D, qui pourtant peut aider ces pays à changer leur modèle productif pour un modèle plus fiable, basé sur la production de connaissances.

Ils ont choisi d’ignorer que la recherche n’obéit pas aux cycles politiques ; que l’investissement en R&D doit être soutenu dans la longue durée car la science s’apparente à une course de fond ; que certains de ses fruits peuvent être cueillis maintenant mais que d’autres pourront nécessiter plusieurs générations pour arriver à maturation ; que si nous ne semons pas aujourd’hui, nos enfants n’auront pas les moyens d’affronter les difficultés de demain. Au lieu de quoi ils ont adopté des politiques d’investissement en R&D cycliques avec un seul objectif : réduire le déficit annuel au niveau arbitrairement fixé par les institutions Européennes et financières, sans prendre en compte les effets dévastateurs de ces choix sur le potentiel scientifique et d’innovation des Etats Membres, et donc de l’Europe toute entière.

Ils ont choisi d’ignorer que l’investissement public en R&D attire l’investissement privé ; que dans un “pays d’innovation” comme les USA, plus de la moitié de la croissance économique vient de l’innovation enracinée dans la recherche fondamentale financée par l’Etat. Au lieu de quoi ils ont fait le pari absurde que l’objectif, fixé par la Stratégie de Lisbonne, de 3% du PIB consacré à la R&D pourrait être atteint par le seul secteur privé, tandis que l’effort public pourrait être réduit. Au contraire, dans bien des pays européens, le nombre d’entreprises innovantes chute, tandis que les entreprises de taille familiale sans capacité d’innovation prévalent parmi les PME.

Ils ont choisi d’ignorer le temps et les moyens nécessaires pour former des chercheurs. Au lieu de quoi, s’abritant derrière la directive Européenne de réduction des effectifs des services publics, ils ont coupé drastiquement les emplois dans l’enseignement supérieur et la recherche publics. Ajouté à l’absence de débouchés dans le secteur privé et les coupes en ressources humaines, cela génère une fuite des cerveaux du Sud vers le Nord et de l’Europe vers le reste du monde. Il en résulte une perte d’investissement irrécupérable et une aggravation du fossé en R&D entre les Etats Membres. Découragés par le manque de débouchés et la précarité inhérente à l’enchainement de CDD, de nombreux scientifiques pensent à abandonner la recherche ; un départ qui, étant donnée la nature de cette activité, est sans retour. Les effectifs de personnel qualifié nécessaires à l’industrie sont décimés. Au lieu de réduire le déficit public, cet exode contribue à en créer un autre : un déficit en technologie, en innovation et en découvertes à l’échelle de l’Europe.

Ils ont choisi d’ignorer que la recherche appliquée n’est rien de plus que l’application de la recherche fondamentale, et ne se limite pas à la recherche visant un impact à court terme pour le marché, comme certains décideurs politiques semblent le croire. Au lieu de quoi, au niveau national et Européen, ils se focalisent exclusivement sur ces produits commercialisables, qui ne sont que les fruits accessibles d’un arbre de recherche complexe. Même si certaines de ses graines peuvent, en germant, être à la source de nouvelles questions, en sapant la recherche fondamentale, ces décideurs déracinent lentement le système de recherche dans son ensemble.

Ils ont choisi d’ignorer comment la recherche fonctionne ; que la recherche suppose l’expérimentation et que toutes les expériences ne peuvent pas réussir ; que l’excellence est le sommet d’un iceberg qui ne surnage que grâce au volume des travaux sous-jacents. Au lieu de quoi la politique scientifique, aux niveaux nationaux et Européen, tend à ne plus financer qu’un nombre réduit d’équipes de recherche bien établies, sapant la diversité des approches qui seront nécessaires pour relever les défis technologiques et sociétaux de demain. En outre, cette stratégie contribue à la “fuite des cerveaux” puisqu’un petit nombre d’institutions de recherche attire tous les gagnants de la course aux contrats.

Ils ont choisi d’ignorer que la synergie entre recherche et éducation est essentielle. Au lieu de quoi ils ont taillé dans le financement des universités publiques, portant atteinte à la qualité de l’enseignement et mettant en péril leur capacité à promouvoir l’égalité des chances.

Et surtout, ils ont choisi d’ignorer que la recherche n’est pas seulement utile à l’économie mais qu’elle augmente les connaissances et le bien-être social, y compris pour ceux qui ont trop peu de ressources pour y contribuer financièrement.

Ils ont choisi d’ignorer mais nous sommes déterminés à ne pas l’accepter. Nous sommes des chercheurs-citoyens, nous formons un réseau international habitué à échanger informations et propositions. Nous avons engagé une série d’initiatives aux niveaux nationaux et Européen afin de nous opposer fermement à la destruction systématique des infrastructures nationales de R&D et de contribuer à la construction d’une Europe sociale initiée par la base. Nous appelons scientifiques et citoyens à défendre avec nous ces idées. Il n’y a pas d’alternative. Nous le devons à nos enfants et aux enfants de nos enfants.

Amaya Moro-Martín, Astrophysicist; Space Telescope Science Institute, Baltimore (USA); EuroScience, Strasbourg; spokesperson of Investigación Digna (for Spain).
Gilles Mirambeau, HIV virologitst; Sorbonne Universités, UPMC Univ. Paris VI (France); IDIBAPS, Barcelona (Spain); EuroScience Strasbourg.
Rosario Mauritti, Sociologist; ISCTE, CIES-IUL, Lisbon (Portugal).
Sebastian Raupach, Physicist; initiator of “Perspektive statt Befristung” (Germany).
Jennifer Rohn, Cancer cell biologist; Division of Medicine, University College London, London (UK); Chair of Science is Vital.
Francesco Sylos Labini, Physicist; Enrico Fermi Center, Institute for Complex Systems (ISC-CNR), Rome (Italy); editor of Roars.it.
Varvara Trachana, Cell biologist; Faculty of Medicine, School of Health Sciences, University of Thessaly, Larissa (Greece).
Alain Trautmann, Cancer immunologist; CNRS, Institut Cochin, Paris (France); former spokesman of “Sauvons la Recherche”.
Patrick Lemaire, Embryologist; CNRS, Centre de Recherche de Biochimie Macromoléculaire, Universités of Montpellier; initiator and spokesman of “Sciences en Marche” (France).